La réduction des risques, future discipline académique ?

Et si la réduction des risques devenait une discipline académique, une discipline scientifique ?

(Christian Ben Lakhdar, université de Lille)

Christian Ben Lakhdar
(photo Sébastien Fragoso)

Dans la littérature, on entend par discipline « une articulation historiquement ancrée d’éléments composites pouvant faire sens de manière durable et se constituer en instances rationnelles de connaissances » qu’il faut circonscrire à travers quatre concepts : l’objet, le champ d’études, l’activité de connaissance et la praxis. Une définition qui pourrait coller à la réduction des risques :

• L’objet pourrait être la drogue, les drogues, les pratiques ;
• Le champ d’études, toutes les personnes qui consomment ou qui ont eu des pratiques potentiellement addictives, tous les produits ou tous les comportements, toutes les politiques aussi visant à les encadrer ;
• L’activité de connaissance, c’est la minimisation des risques, des dommages, des méfaits, mais ça peut être aussi la maximisation des bénéfices, l’éducation, la prévention, le partage communautaire, la santé communautaire ;
• Et la praxis, c’est l’accueil inconditionnel, l’aller vers, le non-jugement.

Les disciplines vont et viennent

Les disciplines scientifiques académiques vont et viennent, elles tombent dans l’oubli, il n’y a plus de chercheurs, le dernier meurt avec la discipline. À l’inverse, les sciences informatiques, la science économique, la communication, les sciences communicationnelles, les sciences de l’éducation, sont très neuves.
Deux exemples récents : les sciences infirmières, qui ont acquis leurs lettres de noblesse jusqu’en France, avec des recherches en soins infirmiers et des revues académiques. Des laboratoires de sciences infirmières commencent à émerger, les infirmières sont reconnues au niveau master et ont la possibilité de faire des doctorats en sciences infirmières, avec aujourd’hui la première PU-PH en sciences infirmières.
De la même façon, des revues scientifiques de travail social ont émergé dans le monde entier. Mais malgré les instituts régionaux du travail social (IRTS), le travail social a du mal à se constituer en tant que discipline académique.

Cela commence à émerger pour la RdR, avec par exemple une présentation dans un colloque international ou encore dans le Harm Reduction Journal. Dans les Caarud, on a également parmi des usagers des gens qui innovent en permanence, en communication, en outils, en accueil, qui ont un vrai travail réflexif, évaluent, expérimentent sans cesse, et qui ont eux-mêmes des savoirs expérientiels. Plusieurs thèses ont déjà été soutenues sur le sujet, et certains souhaitent être reconnus et labellisés.

Quel intérêt ?

L’intérêt d’une discipline académique serait d’essayer de la construire, ce qui nous obligerait à la circonscrire, à la définir, et peut-être permettrait de la faire exister en tant qu’idée, en tant que concept, en tant qu’objet de connaissance, voire de projet politique. Parce qu’il y a aussi dans la RdR une philosophie politique (lobbying, intersectionnalité, antiracisme, etc.).
Mais concomitamment à l’émergence d’une discipline académique scientifique sur la réduction des risques, il faut, comme le dit Shira Hassan, une « réduction des risques libératoire », c’est-à-dire « une philosophie et un ensemble de pratiques basées sur l’autonomisation qui nous apprennent à nous accompagner les uns les autres dans la lutte contre les causes profondes du mal dans nos vies ». Mettant « nos valeurs en action, en utilisant des stratégies concrètes pour réduire les conséquences sanitaires, juridiques, sociales, négatives, issues d’expériences de vie criminalisées, stigmatisées, telles que la consommation de drogue, le sexe, le commerce du sexe, et toute autre stratégie de survie jugée moralement ou socialement inacceptable ».

Il faudra essayer de le faire, sachant qu’un retournement intellectuel et institutionnel peut prendre jusqu’à quarante ans.

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