

Salomé Gilles (photo Sébastien Fragoso)
Séminaire 2024 – Entre éthique et stigma, dilemmes du chercheur aimant les drogues
Dans le petit monde de la recherche sur les psychotropes, nul n’ignore que de nombreux chercheur.euses sont eux-mêmes usagers et usagères de drogues. Mais alors que l’étiquette scientifique valorise la distance et prétend à l’objectivité, dévoiler cette proximité avec leur sujet d’étude leur attirerait des soupçons de partialité. De plus, l’usage de drogues fait l’objet d’un stigmate (c’est-à-dire un étiquetage comme autre, déviant à la norme, « outsider ») de personnes irresponsables, malhonnêtes – ce qui pose quelques problèmes dans un métier qui consiste à tenter de dire le vrai.
Dans cette intervention, nous allons faire un pas de côté pour aborder cette question du dévoilement au prisme de l’épistémologie et de l’éthique de la recherche. J’y répondrai en me référant à la littérature féministe, car c’est une littérature qui a porté une grande attention aux rapports de domination liés aux identités : homme/femme, bien sûr, mais aussi blanc/racisé… et ici, je ferai un parallèle avec ce rapport de domination entre des personnes dont les usages sont ignorés (alcool, médicaments, usages cachés) et des personnes dont les usages sont visibilisés (par l’attention médiatique, le système judiciaire, la précarité…).
Être objectif, ça n’existe pas
Pour commencer, il faut casser un mythe : être quelqu’un d’objectif, cela n’existe pas, ce n’est pas possible. Comme nous l’expliquent Donna Haraway et Sandra Harding, les savoirs sont toujours produits : les scientifiques sélectionnent leurs sujets, font des choix techniques, le tout depuis une position sociale donnée ; leurs savoirs sont toujours subjectifs, toujours situés.
Pourtant, les scientifiques se targuent de produire des savoirs objectifs. Mais qui sont ces gens ? Historiquement, ce sont des hommes blancs diplômés. Pour citer Sandra Harding : ils se prennent pour Dieu, comme s’ils pouvaient tout voir depuis nulle part. Et il est vrai que les savoirs produits depuis cette perspective unipolaire peuvent ressembler à de l’objectivité. De ce point de vue, la prétention à l’objectivité sert à masquer les rapports de domination.
Dans le cas des études sur les psychotropes, des personnes dont les usages sont ignorés produisent des savoirs « objectifs » sur des personnes dont l’usage est visibilisé. Cela pose un problème éthique : quelle est la place des chercheur.euses aimant les drogues, dans ce système de domination ? Lorsqu’iels rendent leurs résultats dans des articles, des colloques, iels font comme si leurs savoirs n’étaient pas issus d’un point de vue situé, comme si ce travail de qualité (du moins l’espèrent-iels) n’avait pas été produit par un drogué. Iels prétendent être quelqu’un de normal et, à cet égard, contribuent à altériser les drogué·es, à en faire des autres – ce qui peut amener à un sentiment de trahir ses pairs.
Mais revenons à l’épistémologie. En soi, que les savoirs soient « situés » ne devrait pas être un obstacle à la connaissance. C’est le principe de la méthode scientifique : de simples mortels essaient de construire des savoirs en se donnant des règles.
Autres, mais à l’intérieur
À cet égard, la position des chercheur.euses amateur·ices de drogue est intéressante. Pour reprendre les mots de Patricia Collins, ce sont des « outsiders within » : iels sont autres, mais à l’intérieur ! Ce qui ne va pas sans avantages. Les insiders, les dominant·e.s, connaissent un contexte, le contexte dominant. Les outsiders within en connaissent plusieurs : le contexte des dominants, et le leur. Ces contextes peuvent entrer en confrontation. Les catégories élaborées par les dominant·es ne sont plus si évidentes et objectives, elles sont questionnées. Cette position amène une compréhension plus fine du terrain de recherche, et permet de créer de nouvelles catégories.
Bref : cette position amène de la créativité, c’est une richesse pour la science. C’est aussi une créativité militante, parce qu’elle donne une légitimité académique à des savoirs jusque-là disqualifiés.
Mais cette créativité n’est possible que si et seulement si elle est intégrée dans une démarche scientifique, ce qui implique de l’honnêteté sur chaque étape de la production des savoirs. C’est ce que Sandra Harding appelle « l’objectivité forte » : une subjectivité qui assume sa subjectivité. Mais il faudrait l’appliquer symétriquement (et pas seulement aux dominé·e.s), c’est-à-dire qu’il faudrait également que des chercheurs déclarent : « Bonjour, je produis ce savoir depuis la position d’une personne qui a les moyens de cacher son usage ». Patricia Collins appelle ainsi les scientifiques à utiliser leurs biographies comme ressources : à ne pas essayer de passer pour des insiders, mais plutôt à chercher, dans leur travail, à légitimer leurs points de vue situés.
Cela amène les chercheurs aimant les drogues à un dilemme : ce serait justement en respectant les méthodes scientifiques qu’iels risqueraient de perdre en crédibilité scientifique.
Des pistes à explorer (atelier)
Rapporteur Alexis Grussi
Une dizaine de personnes ont participé à l’atelier dont l’objectif était de réfléchir au fait que des chercheurs qui travaillent sur les drogues peuvent être amenés à se poser des questions autour du dévoilement de leurs propres pratiques. Le dévoilement est un acte qui consiste à rendre publique une pratique ou une identité stigmatisée. Nous l’avons envisagé comme une perspective politique, mais aussi éthique concernant l’honnêteté scientifique.
Les enjeux
Les enjeux de ce dévoilement, c’est avouer une pratique – ce qui peut amener de la répression et stigmatisée, donc sources de risques professionnels. Les personnes en début de carrière risquent de se heurter à un plafond de verre, et les personnes déjà avancées dans leurs carrières sont prises dans des logiques professionnelles. Nous sommes vite arrivés à l’idée que ce dévoilement est plus sûr et plus efficace dans le cadre d’une dynamique collective.
Les limites
Il y a une différence entre se dévoiler et s’exhiber : il faut trouver des moyens de se dévoiler qui ne renforcent pas le stigmate. Question d’efficacité : un dévoilement mal pensé amène juste à se « griller » dans son champ, sans portée politique. Si une dynamique de dévoilement se cantonne au champ professionnel des drogues, cela amène une stigmatisation accrue de ce seul champ ; il faut brasser plus large : des gens qui ne sont pas militants de la RdR, médecins addictologues, etc. Il ne doit pas y avoir d’injonction à se dévoiler, non plus à maintenir son dévoilement. Attention à l’instrumentalisation des dévoilements, par exemple : les structures qui embauchent spécifiquement des personnes dévoilées, et du coup produisent une injonction au dévoilement.
Les pistes d’actions
La première idée qui a émergé a été de produire un texte, en référence par exemple au « Manifeste des 343 », disant « Je consomme, j’ai consommé, je consommerai des drogues… » en exprimant une volonté de citoyenneté, notamment en pensant la question de la violence liée aux trafics.
D’autres idées :
• Préférer des modes de dévoilement qui apportent au champ d’activité (ex : notice méthodologique).
• S’appuyer sur des professionnels de la communication.
• Impliquer des politiques, des gens connus.
• Impliquer des gens qui pourraient dire « Je suis usager de drogue, je prends des anxiolytiques le soir » ou « Je bois de l’alcool toutes les semaines ».
• Des dévoilements artistiques, des œuvres dans lesquelles l’usage de drogues prend une place intentionnelle, voulue, qui ait un sens.
• Investir les émissions fondées sur les témoignages, par exemple : Les pieds sur terre.
• Interroger la loi interdisant de « présenter les drogues sous un jour favorable ».
• S’adresser davantage à l’échelon des collectivités locales, qui essaient souvent d’innover.
• Lancer une convention citoyenne sur l’usage de drogues.
• Lancer un mouvement de « réduction de la violence », toujours en rapport au narcotrafic, etc.
Mais tout cela, sans oublier que cela ne va probablement pas servir à grand-chose. La pédagogie, c’est la répétition et il faudra le répéter encore et encore.
Comment réduire les risques ?
En premier lieu, par une position commune qui favorise la solidarité. Il est important de mobiliser des soutiens, des gens qui, même s’ils ne se dévoilent pas ou ne sont pas concernés, peuvent manifester du soutien et se poser en relais. Il faut penser le soutien juridique et la solidarité professionnelle.




